Dimanche midi de prestige !

By 28 septembre 2014Non classé

Cela faisait longtemps que Yannick souhaitait fêter la naissance de sa petite fille en ouvrant quelques-uns des trésors de sa cave. C’est chose faite en ce dimanche de prestige où chacun aura tenté de défier la suprématie de ses bouteilles en engageant un duel à l’aveugle… Champagne Clos des Goisses 1985, Philipponat ; Alsace Langenberg 2009, Marcel Deiss ; Corton-Charlemagne Grand Cru 2005, Domaine Rapet ; Bienvenues-Bâtard-Montrachet Grand Cru 1999, Domaine Leflaive ; Château Léoville-Barton 2003, 2è Cru Classé de Saint-Julien ; Château Léoville-Poyferré 1989, 2è Cru Classé de Saint-Julien ; Beaune 1er Cru Clos des Mouches 1989, Joseph Drouhin ; Clos de Tart Grand Cru 1999, Mommessin. Il y a pire pour un dimanche…

 

L’automne se pose tout doucement sur le Sundgau. Alors que les gouttes tombent sur les toits, nous nous retrouvons au chaud et entre amis chez Yannick pour ce qui s’annonce comme une nouvelle grande journée de dégustation ! Depuis plus d’un mois les provocations sont allées bon train en réponse à l’invitation que Yannick nous avait envoyé : « 5/6 vins de l’apéritif au dessert offerts […] qui seront mis en concurrence avec des vins offerts par les personnes conviées à cet évènement ».

Vous comprendrez donc que cette après-midi entre amateurs va prendre une tournure de duels, pacifiques certes mais il en va tout de même de la fierté de chacun… La table est dressée, des senteurs très agréables en cuisine annoncent que le repas approche. Une fois tous réunis Yannick me charge d’ouvrir la bouteille de Champagne Clos des Goisses 1985, Philipponat. Une certaine épreuve car le muselet est rouillé et ne veut pas se laisser faire… Une fois cette étape passée le bouchon ne fait plus beaucoup de résistance. Nous voilà en face du plus vieux Champagne qu’il nous ait été donné de goûter. Sa robe dorée majestueuse nous éblouit telle un lingot d’or ! Quelques bulles se distinguent mais vous comprendrez que le cordon est plutôt discret à ce stade. Le nez nous inspire fortement la saison : l’automne est là, les noix, les feuilles mortes et des notes de champignon se distinguent avant que des accents briochés ne s’affirment après plusieurs minutes dans le verre. L’attaque en bouche est délicate, le tout évolue chaleureusement au palais même si l’on a affaire à un vin vieux. Fondu, beurré, sa vinosité est bien présente et traduit la forte proportion de Pinot Noir dans l’assemblage (70%). Ce Champagne nous séduit telle une aura lumineuse, le soleil qui passe à travers la brume ! La bulle est plus active en bouche et confère fraîcheur avant un final sapide et profond. Un Champagne de prestige qui nous a livré un beau témoignage, et qui lance idéalement cette belle journée.

Deuxième mise en bouche, l’Alsace Langenberg 2009 de Marcel Deiss délivre une versatilité toute singulière au nez : d’abord Riesling avec ces notes de citron confit intenses, il évolue magnifiquement sur le miel de sapin, la pelure de pomme, l’ananas et d’autre fruits exotiques. En bouche il se veut velouté : sa texture délicate est mêlée à une puissance sous-jacente ainsi qu’à une complexité de tout premier ordre. On ne sait plus où donner de la tête : au palais la rose, la banane, les fruits exotiques reviennent, la fin de bouche est superbe et révèle toute la chaleur de ce terroir granitique orienté plein sud mais qui est sublimé par un vinificateur hors pair comme Jean-Michel Deiss. Sur la pente ascendante, et d’une buvabilité incroyable, je suis sûr que cette bouteille fut celle qui a été vidée le plus rapidement. Excellent vin et très bel accord sur un tartare de saumon divin.

Il est temps de passer au choc de la journée. Notre hôte avait prévenu : s’il y a un vin dont il est sûr, c’est bien ce Bienvenues-Bâtard-Montrachet Grand Cru 1999 du Domaine Leflaive. Dans ce millésime historique en Bourgogne on dit bien souvent que ce Grand Cru rivalise volontiers avec ses grands frères Bâtard-Montrachet et Chevalier-Montrachet… Le premier nez est d’une violence et d’une intensité à embaumer la pièce ! La poussière, le minéral et le beurre de cacahuète sortent du lot, Sébastien hallucine quand il sent comme « un rouleau de printemps éclaté à la noix de cajou » (sic) ! La bouche est également violente, telle une lame de fond. Toute la matière de ce vin est mêlée à une acidité tranchante. Le boisé maitrisé enrobe l’ensemble avec des notes fines mais sans excès de cacahuète et de noisette grillée. Ce vin est à se pâmer même s’il est encore très jeune. Sa longueur est associée à une acidité qui balance idéalement la matière de l’ensemble avant de l’élancer dans une finale minérale et profonde. Ce vin est grand et entre dans mon panthéon des blancs de Bourgogne. Quand je pense que Yannick en a encore une deuxième bouteille…

Face à ce Seigneur du Mont Rachet Benoit lui oppose un Seigneur d’une autre colline, celle de Corton ! Le Corton-Charlemagne Grand Cru 2005 du Domaine Rapet propose une variante de choix au vin précédent. Son nez lacté, très profond joue dans l’élégance avec des notes séduisantes de gousse de vanille et de pêche de vigne. La bouche est tout d’abord encore légèrement fermée et nous enivre d’ores et déjà par son caractère suave, long et persistant. Sur le champignon frais, l’huile de lin, le beurre et le fruit blanc, il s’oppose au style du Bienvenues-Bâtard-Montrachet. Il nous invite à faire une ballade printanière ou à nous délecter d’une vague qui se déroule en plusieurs fois avec de finir délicatement sur une plage de sable fin ! Il s’agit d’un grand vin généreux, encore sur le fuit mais qui continuera sans doute à nous séduire à travers les âges. Son équilibre suggère un superbe accompagnement sur la queue de lotte aux poireaux et l’accord parfait plus tard sur le Brillat-Savarin ! Bravo !

 

Après quatre vins blancs de choix il est temps de passer au plat principal : le filet d’agneau rôti, spätzle et petits légumes. Quoi de mieux que Château Léoville-Poyferré 1989, 2è Cru Classé de Saint-Julien pour agrémenter cette belle pièce de viande ? D’autant plus que ce vin, dont la jeunesse m’avait tout simplement subjugué lors de ma dernière dégustation avant la création de ce blog, est maintenant arrivé à son plateau de maturité. Le fruit rouge mûr et finement acidulé est mêlé à toute la maturité du Cabernet Sauvignon avec une fine touche végétale. Envoûtant, ce nez est grandiose car il enrobe toutes les qualités de sa prime jeunesse (maturité d’un grand millésime, élevage maîtrisé). La bouche brille par son équilibre : tout y est harmonie et justesse, les tannins sont résolus, la balance est extraordinaire, entre puissance, maturité et classe d’un grand Saint-Julien. Grand vin, grand millésime, il est maintenant à son optimum et pour une dizaine d’années encore. Alors faites-vous plaisir !

Comme les choses sont bien faites, son challenger du jour ne fut autre que son illustre voisin, Château Léoville-Barton 2003, 2è Cru Classé de Saint-Julien sélectionné par Sébastien. Je peux vous dire que nous nous sommes longtemps demandé s’il s’agissait bien d’un vin de Bordeaux car sa maturité juteuse et puissante révèle des notes insistantes de cerise noire. Viennent ensuite l’asphalte et le bacon fumé pour parachever ce nez envoûtant, enrobé et plutôt sudiste. Tout cela nous semblera beaucoup plus évident quand nous découvrirons le millésime 2003… L’attaque en bouche se veut puissante, presque entêtante ; elle annonce un vin de grande matière qui se veut très présent au palais avec une touche végétale qui suggère une grande majorité de Cabernet Sauvignon. A ce stade il est en pleine transition entre sa phase primaire et sa phase secondaire, cette évolution étant exacerbée par l’effet millésime. La finale se pare de vanille et termine sur des notes de charbon. Cependant ne vous méprenez pas, je donne volontiers un grand avenir à ce Saint-Julien plein de promesses même s’il porte au fer rouge la marque « 2003 ». Preuve en est quand Yannick terminera la bouteille 24 heures plus tard avec un grand sourire aux lèvres…

Il est temps de passer au fromage avec tout d’abord le Beaune 1er Cru Clos des Mouches 1989 de Joseph Drouhin pour sublimer un Saint-Nectaire et un Brillat-Savarin. Cette parcelle historique du domaine beaunois a été achetée par Maurice Drouhin dans les années 1920 et compte aujourd’hui 6.75ha, soit le tiers de la surface de ce Premier Cru. Son nom vient du fait que ce clos ensoleillé abritait des ruches, et les abeilles étaient appelées autrefois « mouches à miel ». Très prisé pour son vin blanc (voir ici mon souvenir exceptionnel du Clos des Mouches blanc 2005 goûté en 2008), ce vignoble produit aussi un excellent vin rouge. Preuve en est faite avec ce millésime 1989 qui nous séduit sans tarder : son côté animal, souvent assez développé chez les vins plus anciens, est supplanté par des notes fraîches d’eucalyptus, de fraise écrasée et de cuir. Son caractère aérien, presque spatial, nous transporte dans une autre dimension. La bouche reprend la fraise, les sous-bois et les épices avec une grande densité aérienne qui est pour moi l’archétype des grands Pinots Noirs bourguignons. La terre, la souplesse des tannins, la finesse, tout y est toujours avec cette fraîcheur et cette minéralité aériennes. La fin de bouche, sur le fruit rouge et le café confirme cette sensation, tel un drap de satin qui vous effleure le visage. Une émotion, tout simplement !

Yannick voulait terminer en apothéose avec une bouteille prestigieuse : malheureusement le Clos de Tart Grand Cru 1999, Mommessin ne se donnera jamais pleinement. Le nez est marqué par la puissance caractéristique du cru mais en ce jour il est si gourmand et pulpeux que l’on dirait un Rhum (prune mûre, cacao) avec des notes complexes d’épices et sauce soja. La bouche, riche et puissante, bombe le torse ! C’est viril, tannique, avec des notes d’orange confite et de cerise noire. Trop jeune ? Certainement. Il est aujourd’hui dans une phase difficile, sa longueur en bouche en atteste tout comme sa puissance démesurée. Ce vin est à deux vitesses en ce moment, à moins que cette bouteille ne soit pas sans défaut. Notre hôte est déçu, tout comme nous autres. Même deux jours plus tard ce Clos de Tart ne sera pas à son top, même déclinant. Curieux, mais dommage surtout !

 

C’est l’heure du bilan . Tout le monde s’accorde sur la belle émotion que nous a donné le Clos des Goisses 1985 : assurément la curiosité de la journée, sa jeunesse nous a impressionnés. Le Langenberg de Jean-Michel Deiss fut de toute beauté et s’est parfaitement invité à la table des Grands Crus. Le combat des chefs a mis aux prises toute la virilité du Bienvenues-Bâtard-Montrachet face à la beauté du Corton-Charlemagne, sans doute les deux meilleurs vins blancs de la journée. Le hasard a opposé deux grands Saint-Julien, l’un dans la fleur de l’âge, l’autre au caractère bien trempé et proche de son plateau de maturité. Enfin un Clos des Mouches flamboyant et toute en finesse a eu raison d’un Clos de Tart brouillon, dans une phase difficile ou victime de son contenant… Néanmoins nous nous accordons sur l’excellence des vins alignés ainsi que des accords qu’ils ont proposés sur un repas de premier choix.

Clos des Mouches, Leoville Barton, Leoville Poyferre, Clos de Tart

Au nom de tous les participants je souhaite sincèrement remercier Yannick pour les vins qu’il a sortis de sa cave personnelle, à Nev pour le repas succulent et bien sûr Yannick et Nev pour leur accueil ! Mais je nous oublierais si je ne nous remerciais pas d’avoir contribué à cette série de vins et d’avoir su tenir la tête haute face aux bouteilles prestigieuses que notre hôte nous a proposées. Au final, et en référence à l’expérience inoubliable que Seb et moi avons faite cet été, Yannick nous avoue que nous aujourd’hui gravi tous ensemble son Kilimandjaro à lui. Vivement le prochain sommet !

In vino veritas